Le Courrier

RELIGIONS

En leur âme et conscience


L’initiative Multinationales responsables est soutenue par les autorités chrétiennes nationales et de nombreux réseaux d’Eglise actifs. Mais tous les fidèles ne sont pas au diapason.

Le Courrier - du jeudi 15 octobre 2020 - Dominique Hartmann

balcon

VOTATIONS FÉDÉRALES • le 29 novembre 2020, la population suisse se prononcera sur l’initiative pour des multinationales responsables. Sortant de leur réserve politique habituelle, une très large coalition d’Églises soutient l’objet et une vingtaine de paroisses protestantes et catholiques bernoises viennent à leur tour de hisser pavillon en faveur de la responsabilité des entreprises. Ce n’est pas du goût de tous les fidèles.

La Conférence des évêques suisses (CES) et l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS) comme le Réseau évangélique suisse (RES) ont déclaré leur soutien commun en ces termes: «L’économie a besoin de droits humain.» Elles s’élèvent notamment contre les avantages concurrentiels issus d’une application lacunaire des droits humains: «Face à ce genre de pratiques, les directives de corporate social responsibility existantes sont impuissantes, jugent la CES et l’EERS, car les entreprises n’ont pas de conséquences à craindre.» C’est pour cela que l’initiative prévoit de fixer la responsabilité des acteurs multinationaux dans la loi suisse.

Les fondements de leur foi

Selon l’enseignement social de l’Église, explique Jean-Claude Huot, de la plateforme Dignité et Développement, également mobilisée, «toute possession comporte une hypothèque sociale: une propriété est légitime tant qu’elle ne porte pas atteinte aux besoins vitaux d’autrui». Si l’exploitation minière ou l’agro-industrie empêche la population locale de subvenir à ses besoins, «sa légitimité est remise en cause». Comme le formule le pape François dans sa récente encyclique prônant la solidarité humaine et environnementale, Fratelli tutti, «la terre est un héritage commun dont les fruits doivent bénéficier à tous».

À Genève, la Paroisse protestante "Rive gauche" (1), la plus grande du canton, est l’une d’entre elles. «Notre conseil de paroisse, s’est déclaré en faveur de l’initiative à l’unanimité, explique l’une de ses membres, Elisabeth Pictet. Dès lors, nous avons décidé d’impliquer la paroisse. Evidemment, chaque paroissien reste libre de voter en son âme et conscience.» Les instances catholiques et protestantes rappellent elles aussi ce principe, bien conscientes de la diversité des points de vue parmi les fidèles. Comme dans d’autres paroisses, il est prévu à Genève non seulement d’informer mais aussi de thématiser l’enjeu en chaire: la prédication du 1er novembre, par Marie Cénec, s’intitule «Nous ne sommes pas seuls au monde».

Que les services religieux se mêlent de politique, voilà qui déplaît à Ulrich Knoepfel, président du consistoire glaronnais. «L’Eglise n’a pas à se prononcer tant que la thématique ne touche pas aux valeurs chrétiennes fondamentales», défend-il, interrogé par cath.ch. Il a ainsi fondé le «Comité éthique contre l’initiative pour des multinationales responsables» pour «faire entendre un point de vue éthique et moral sur les réserves contre l’initiative», encouragé en cela par des représentants de l’économie.

Pour Elisabeth Pictet, au contraire, «l’initiative touche aux fondements même de notre foi. Prendre soin de notre prochain fait partie de l’enseignement du Christ». Comme l’exprime autrement le démocrate-chrétien fribourgeois Dominique de Buman, engagé au sein du comité bourgeois pour le oui, «on ne peut pas se dire chrétien et prendre des décisions aux antipodes».

Craintes fiscales

Mais les résistances subsistent. Exercer sa responsabilité chrétienne impliquerait au contraire de refuser l’objet: certains craignent un impact sur l’emploi, en cas d’exode des entreprises concernées. «Durant cette période chahutée par le Covid, cette crainte s’est fait entendre, en effet», remarque la conseillère paroissiale. Elle considère pour sa part que la présence en Suisse de telles multinationales a surtout à faire avec les facilités fiscales dont elles bénéficient et doute que celles qui enfreignent les droits humains ne quittent le pays en cas de oui le 29 novembre: «D’autres pays européens proposent des lois relativement comparables au cadre légal qui serait imposé en Suisse.»

À supposer que l’exode ait lieu, les finances des Eglises cantonales pourraient en pâtir. Mgr Gmürr, président de la CES, balaie: «L’Eglise ne peut pas faire dépendre sa mission de l’argent des contribuables.» Dans les faits, c’est à des degrés très divers que les Eglises dépendent des contributions des personnes morales: si pour l’Eglise réformée évangélique du canton de Neuchâtel ces montants ne s’élèvent qu’à 8,3% de ses recettes d’exploitation (contre 72% pour les personnes physiques), dans le canton de Zoug, en revanche, «60% de l’impôt ecclésiastique provient des personnes morales», observe René Pahud de Mortanges, professeur de droit des religions à l’université de Fribourg, interrogé par Protestinfo. Mgr Gmürr n’est pas ébranlé: «Je ne pense pas que des entreprises émigreront si l’initiative était adoptée.» Car prendre au sérieux sa responsabilité sociale «constitue un avantage concurrentiel pour une marque. Les entreprises progressistes l’ont déjà reconnu».

La même planète

Autre argument soudain brandi, l’initiative serait néo-colonialiste. «La convention de Rio sur le climat serait colonialiste? réagit Jean-Claude Huot. Allez demander aux paysans gravement atteints dans leur santé ce qui l’en est: exploiter une terre à grands coups de pesticides interdits chez nous pour décupler les revenus, ou réguler cette exploitation? Les opposants défendent ni plus ni moins l’idée que les droits humains ne sont pas universels, et c’est très inquiétant.«

La difficulté de faire reconnaître ses droits, Jean-Claude Huot y est confronté au quotidien, comme agent pastoral au sein de la Pastorale œcuménique dans le monde du travail: «Nous informons les personnes qui nous contactent quant à leurs droits, et nous les accompagnons dans leurs démarches devant les Prud’hommes. L’initiative vise la même exigence: que les droits soient respectés. Que ce soit ici ou au loin, nous sommes tous frères et sœurs en humanité, avec les mêmes droits d’un bout à l’autre de la planète.»


Notes
1. Anciennement, paroisse des Eaux-Vives

 

«On ne peut pas se dire chrétien et prendre des décisions aux antipodes»
Dominique de Buman

 




Dossier Complet

Initiative pour des multinationales responsables

Le 29 novembre 2020, les Suisses voteront sur l’initiative populaire «Entreprises responsables - pour protéger l’étre humain et l’environnement».
Notre dossier du lundi 28 septembre 2020... Multinationales responsables rassemble de nombreux articles